Au départ, on en retient la saveur sucrée, fruitée ou crémeuse. Le plaisir innocent d’une lollipop qui fond en bouche, qui coule dans la gorge et qui exalte les papilles. On se lèche les lèvres pour faire durer l’instant, pour raviver le goût. “Annie aime les sucettes…” Mais bientôt vient l’amertume, les maux de tête, le dégout… La joie de déguster une sucrerie, la souffrance d’une carie ! L’excitation de se rendre dans un magasin de bonbons, l’appel au désir devant temps de choix, l’éveil des sens devant toutes ses couleurs, toutes ses formes, toutes ses différentes textures… L’appréhension d’aller chez le dentiste ! Du crissement de dents, du bruit strident des « fraises » du praticien, bien planqué derrière son masque. Ironie que d’appeler son instrument de torture par le nom d’un fruit si gourmand ! Puis c’est au tour de la douleur et de l’anesthésie. On ne sent plus rien à part un vide, un manque de sensation, une insensibilité, un engourdissement. On se pince les lèvres, on se mord la langue. Mais pas de douleur, qu’une sorte de paralysie inconfortable et enflée. Suivi d’une récompense : « Tiens-tu as bien été sage, prends une sucette sans sucre !! » Avec un peu de chance, elle aura la forme d’un cœur, un bon moyen pour faire avaler la pilule ! Envie, choix, conséquences. Résultats. Beau résumé de ma vie… L’ironie n’est pas seulement une particularité chère aux dentistes, il faut croire que j’en ai hérité. Les cabinets dentaires ont été mon univers. J’y ai passé une grande partie de mon enfance. Ma mère, mon grand-père, mon père, ma tante et j’en oublie, passent ou ont passés leurs vies à soigner des dents. J’ai appris à être patiente en salle d’attente, à être obéissante en écoutant sagement les instructions des assistantes. J’ai lancé mes premières révoltes sur le fauteuil tandis que ma mère luttait pour me mettre mes premiers appareils dentaires. Il y eut aussi d’autres batailles pour que je brosse mes dents, que je porte bien mes moustaches et toutes autres nouveautés orthodontiques qu’elle testait sur moi. Un cobaye pas très docile, comme elle aimait à me le rappeler. Ce qui restera toujours gravé comme une mauvaise passade, une mauvaise expérience pour la plupart des enfants, a été pour moi l’un des passages les plus formateurs de ma vie.

Gamine, je me goinfrais de friandises, de bons becs. Je ne pouvais pas avoir de caries… Ma mère était dentiste ! Pour moi ça allait de soi, une fille de dentiste ne pouvait pas avoir de caries. Jusqu’au jour où… Ce souvenir, lorsque j’avais 7 ans, me reste parmi les plus douloureux. Je ne souffrais pas uniquement physiquement, mais aussi moralement. J’avais déçu ma maman… Elle avait été si fière lorsque j’avais arraché ma première dent de lait, qu’elle avait ordonné à la petite souris de me glisser une pièce de 10 francs sous mon oreiller ! Une fortune pour l’époque ! Mon premier désenchantement, remonte au moment où, lorsqu’en fouinant dans ses affaires comme à mon habitude, je suis tombé sur cette dent, que j’avais si bravement terrassée. J’avais été dupée. Naïveté innocente. Puis vient la conscience, qu’en fait, c’est toujours elle, ma maman, qui me faisait plaisir et me gâtait. Tant pis pour la petite souris, qu’on la trempe dans l’huile et dans l’eau ! Et puis de toute façon ma souris préférée, ça a toujours été Mickey et lui n’en avait que faire de mes dents.

Le cabinet de ma mère se situait en face de mon école primaire. Elle n’avait pas besoin de venir me chercher à la sortie, je n’avais qu’à traverser la rue piétonne pour me réfugier chez elle. Ma mère a toujours eu du mal à s’éloigner de moi. Déjà son premier cabinet se trouvait sur le pas de la porte de notre premier appartement. Là encore je n’avais qu’à traverser le couloir… Ma petite enfance est faite d’aller-retour, de courtes allées et venues, quelques mètres qui me séparaient de ma mère. Même quand je ne la voyais pas, je savais qu’elle était toute proche. Sauf quand elle partait pour ses séminaires, ses congrès et autre séjour où elle ne pouvait m’emmener, car j’avais école. « Elle me laissait, elle m’abandonnait ». Elle s’en allait toujours à contrecœur, je le sais, je le savais et je savais en user pour la faire culpabiliser. « Je veux ma maman !!! » hurlais-je en pleurant pendant des heures. J’avais tellement peur qu’elle ne revienne jamais, qu’elle me laisse – comme mon père l’avait fait. À l’époque, je ne comprenais pas les maux dont souffraient mon père, les tentations, les fuites, les abandons, la honte. La douleur. Le mal-être. La lâcheté, l’incapacité, l’ignorance, l’inertie…

Avec ma première carie, j’ai commencé à prendre conscience du mal, du « côté obscur », de l’ombre. Une dent si blanche à l’origine, pouvait contenir tant de noirceur, de pourriture. Une dent dont on ne prend pas soin s’oxyde, brunie… Le blanc peut devenir noir, le noir s’altère, mais jamais ne blanchit. Une fois qu’on a gouté au côté obscur de la force, on n’en revient pas, sauf pour mourir et s’amender. Dark Vador ne deviendra jamais Bright Vador… Même s’il meurt en sauvant son honneur d’ancien Jedi. Revenons-en à ma carie, cette impureté dans l’émail, la première chose dont je n’ai pas pris soin et qui me l’a rendu. Ma mère m’avait pourtant prévenu… « Brosse-toi bien les dents, sinon tu le regretteras !! » C’est comme si elle me disait « Soit pure ma fille, prend soin de toi ou tu risques de te putréfier.» Je me suis alors rendu compte qu’il fallait prendre soin de son aspect extérieur, pour prendre soin de l’intérieur. Car les couches se pénètrent entre elles, il n’y a pas de véritable barrière entre ce qu’on parait et ce qu’on est. Le mal-être d’une personne se lit aussi bien par son apparence, que la vanité peut se lire chez une autre. Dans ce monde-là, de chaos amer et organisé, tout n’est plus que… Luxure, sucre et vanité…

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